Les agences fédérales civiles des États-Unis doivent retirer de leurs systèmes informatiques les produits de l’entreprise chinoise DeepSeek et cesser d’en acheter. L’ordre publié par le département de la Sécurité intérieure américain (DHS) va plus loin que l’interdiction d’une application : il couvre également les entités affiliées et les produits ou services tiers développés à partir d’implémentations de DeepSeek.
Cette décision transforme une préoccupation liée à l’utilisation d’une intelligence artificielle étrangère en exigence de sécurité de la chaîne d’approvisionnement. Les administrations doivent désormais identifier non seulement les accès directs à DeepSeek, mais aussi les logiciels, assistants et services cloud susceptibles d’intégrer ses modèles en arrière-plan.
Un ordre signé en juillet et publié en octobre 2026
L’« Exclusion and Removal Order #2026-01 » a été signé le 24 juillet 2026 par le secrétaire à la Sécurité intérieure. Il n’a toutefois été publié au Federal Register que le 20 octobre, près de trois mois plus tard, sous le dossier DHS-2026-0628.
Le texte repose sur le Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018. Cette loi a créé un cadre permettant aux autorités américaines d’exclure des technologies jugées risquées des achats publics et d’ordonner leur retrait des systèmes fédéraux. Pour les agences civiles, le pouvoir de décision appartient au secrétaire à la Sécurité intérieure après recommandation du Federal Acquisition Security Council.
Ce que les agences américaines doivent retirer
L’ordre impose deux mesures principales, applicables aux agences de la branche exécutive fédérale civile :
- exclure immédiatement des nouveaux achats les produits et services développés par Hangzhou DeepSeek Artificial Intelligence Co., Ltd et ses entités affiliées ;
- retirer des systèmes informatiques existants les technologies fournies par DeepSeek, ses filiales et les produits tiers développés à l’aide d’implémentations de DeepSeek.
La mesure doit également être répercutée dans les listes de produits autorisés, les catalogues des fournisseurs, les places de marché électroniques et les autres mécanismes utilisés pour acheter du matériel, des logiciels ou des services numériques.
Le texte demande un retrait immédiat, mais ne fixe pas de date finale uniforme. Cette formulation signifie que les agences doivent agir sans attendre ou solliciter une exception. Les systèmes relevant de la défense et du renseignement sont traités par d’autres autorités et ne constituent pas le périmètre principal de cet ordre civil.
Pourquoi les produits tiers sont aussi concernés
La portée accordée aux services tiers est l’un des aspects les plus importants de la décision. Une administration peut ne jamais utiliser l’application DeepSeek tout en dépendant d’un logiciel qui appelle son API, embarque un de ses modèles ou utilise une adaptation dérivée de ses poids.
Cette situation oblige les fournisseurs à mieux documenter la composition de leurs solutions d’intelligence artificielle. Une simple liste d’éditeurs logiciels ne suffit plus : les agences doivent connaître le modèle utilisé, l’infrastructure qui réalise l’inférence, les flux de données, les éventuelles solutions de secours et les changements susceptibles d’être effectués par le prestataire.
Les risques de sécurité invoqués par Washington
Le gouvernement américain présente la mesure comme une réponse aux risques pesant sur la confidentialité des données et la chaîne d’approvisionnement numérique. Les autorités craignent notamment que des informations sensibles transmises par des agents publics ou des prestataires puissent être stockées sur une infrastructure située en Chine ou devenir accessibles dans le cadre des obligations légales applicables aux entreprises chinoises.
L’enjeu dépasse les conversations avec un chatbot. Un service d’IA peut recevoir des documents, du code source, des journaux techniques, des données personnelles, des instructions internes et des résultats produits par des outils connectés. Dans un environnement gouvernemental, ces éléments peuvent révéler le fonctionnement d’une administration, ses vulnérabilités ou les sujets sur lesquels elle travaille.
L’ordre représente toutefois une appréciation du risque par les autorités américaines ; il ne signifie pas que chaque implémentation de DeepSeek a compromis une agence ni que toutes les utilisations présentent exactement le même niveau d’exposition. Le risque dépend notamment du mode d’hébergement, des données traitées et du contrôle exercé sur l’environnement d’inférence.
Un mécanisme d’exception sous conditions
Les agences peuvent demander qu’une exception s’applique à l’ensemble de leur organisation, à une action précise ou à un délai de mise en conformité. La requête doit identifier la technologie concernée, expliquer la portée de l’exception et fournir une justification impérieuse, par exemple lorsqu’un retrait immédiat risque d’empêcher l’exécution d’une mission critique.
Les demandes doivent aussi présenter les mesures compensatoires prévues pour réduire le risque. Elles sont examinées par la CISA, qui transmet une décision écrite. Le texte prévoyait leur dépôt dans les 60 jours suivant l’émission de l’ordre, donc à partir de sa date de signature du 24 juillet, et non de sa publication publique en octobre.
Le défi de l’inventaire de l’intelligence artificielle
Pour appliquer cette décision, les agences devront établir un inventaire plus précis que celui traditionnellement utilisé pour les logiciels. Les modèles peuvent être intégrés dans des assistants de programmation, des moteurs de recherche, des outils de synthèse, des plateformes de cybersécurité, des applications métiers ou des services fournis par des sous-traitants.
- Quel modèle traite réellement les données ?
- Le fournisseur peut-il modifier le modèle sans prévenir le client ?
- Existe-t-il un mécanisme de bascule automatique vers DeepSeek ?
- Où l’inférence est-elle réalisée et où les journaux sont-ils stockés ?
- Les invites servent-elles à entraîner ou améliorer le service ?
- Des sous-traitants peuvent-ils accéder aux données ou aux sorties ?
Ces questions deviennent indispensables pour repérer le « shadow AI », c’est-à-dire les usages de modèles non recensés par la direction informatique. Elles concernent autant les achats centralisés que les extensions de navigateur, les clés API individuelles et les outils expérimentaux utilisés par les développeurs.
Quelles conséquences pour les fournisseurs technologiques ?
Les entreprises souhaitant vendre aux agences fédérales devront être capables de déclarer clairement la présence de DeepSeek dans leurs produits. Elles pourront aussi devoir proposer une architecture alternative, garantir contractuellement le modèle utilisé et fournir des éléments permettant de vérifier que les données ne transitent pas vers une infrastructure interdite.
La formulation visant les « implémentations » peut créer des difficultés pour les logiciels utilisant des modèles librement téléchargeables et exécutés localement. Le texte ne fournit pas une définition technique détaillée couvrant toutes les variantes possibles : modèle original, version quantifiée, adaptation affinée ou système ayant seulement utilisé DeepSeek pendant son développement. Cette zone devra être clarifiée dans la mise en œuvre.
Une décision au cœur de la rivalité technologique
La Chine a contesté la mesure et accusé Washington de politiser les questions technologiques et commerciales au nom de la sécurité nationale. L’interdiction s’inscrit dans un contexte plus large de concurrence autour des semi-conducteurs, du cloud et des modèles d’intelligence artificielle.
Avant cette décision applicable aux agences civiles, plusieurs institutions américaines et administrations locales avaient déjà restreint l’usage de DeepSeek sur les appareils publics. Des propositions de loi avaient également été déposées au Congrès. Le nouvel ordre apporte cependant un mécanisme exécutif couvrant simultanément les achats et les technologies déjà présentes dans le parc informatique fédéral civil.
Les enseignements pour les organisations africaines
Les administrations et entreprises africaines ne sont pas soumises à cette décision américaine, mais elles peuvent en retenir une méthode de gouvernance. Interdire ou autoriser un outil d’IA uniquement en fonction de sa marque est insuffisant. Il faut évaluer la localisation des données, les conditions contractuelles, la juridiction applicable, les capacités d’audit et la possibilité d’héberger le modèle dans un environnement maîtrisé.
Une politique efficace doit distinguer les usages publics, internes, confidentiels et critiques. Elle doit aussi imposer un registre des modèles et services utilisés, encadrer les données pouvant être soumises à une IA et prévoir une procédure de retrait lorsqu’un fournisseur devient incompatible avec les exigences de sécurité ou de souveraineté numérique.
À retenir
- Le DHS impose le retrait de DeepSeek des systèmes fédéraux civils américains.
- L’interdiction couvre les achats futurs et les technologies déjà déployées.
- Les produits tiers fondés sur des implémentations de DeepSeek sont également concernés.
- Les agences peuvent solliciter une exception avec une justification impérieuse et des mesures compensatoires.
- La décision renforce l’importance des inventaires de modèles, des clauses fournisseurs et de la maîtrise des flux de données.
Sources
Informations recoupées à partir de l’ordre publié au Federal Register, de la dépêche de l’Associated Press et de l’article initial de The Hacker News.


